Ce soir, je me décide à t'écrire, malgré que je sois consciente que tu ne pourras jamais lire ce texte. Si tu savais, j'ai tellement de choses à te dire, mais je ne sais pas si c'est le meilleur ou le pire que j'aimerai te faire parvenir. Au fait, c'est Rafaelle, la dernière de ta « tribu », la sacré petite dernière, après Frédérique, Clement & Mikael. Celle avec qui tu prenais le bateau pour aller pécher les poissons pour le repas du soir avec toute la famille réunie. Celle aussi qui t'en a fais baver, et oui, les petites dernières sont bien connues pour être les pires pestes. Papai, ou Papa, ce nom que j'ai tellement de mal à prononcer aujourd'hui sans avoir les larmes qui me montent aux yeux. Toi qui m'a appris à devenir celle que je suis, qui m'a appris le respect, même lorsque la personne en face de moi est la pire qui soit, toi qui m'a défendu lors des chamailleries avec mes frères, toi qui m'a appris les valeurs essentielles de la famille, du pays, les valeurs de l'île. Même si c'était assez compliqué, on a su rester tous unis. Papai, aujourd'hui je t'en veux. Je t'en veux d'avoir été un père formidable, puis d'être parti. Ce jour-là restera gravé en moi à jamais, moralement ainsi que physiquement. Jamais je n'oublierai ton cri lorsque tu t'es aperçu avoir perdu le contrôle de cette voiture, jamais je n'oublierai la vitesse à laquelle nous nous sommes rapprochés de cet arbre en particulier. Jamais je n'oublierai ce choc, cet impact lorsque la voiture a heurté l'arbre. Des cris, des pleurs, impossibilité à bouger, ne plus t'entendre. Ne plus te sentir bouger, hurler « Papaiii ! » mais sans aucune réponse. Se dire que ce n'est qu'un affreux cauchemar, et puis sombrer dans le noir. Faire des rêves, entendre des gens parler mais sans comprendre le sens de leurs paroles. Sentir des mains me caresser le visage, mais ne pas arriver à ouvrir ne serait-ce qu'un seul ½il. Un refus total de rejoindre la réalité, voir cette lumière scintiller dans un coin de mon esprit mais avoir envie de rester assise là juste à la regarder. Oublier qu'une famille entière pleure pour moi, être égoïste et vouloir rester dans cet état sans souffrances, sans douleurs. La fin, le rapprochement de cette étincelle, vingt-huit jours plus tard. Ouvrir les yeux & voir des personnes dans cette pièce aux murs blancs, mettre du temps à les reconnaître : mes deux frères assis au fond de mon lit blanc, ma s½ur qui dort sur le fauteuil, blanc lui aussi. Et puis ce cri de joie sortant de la bouche de mon frère « Mamaa ». Tout le monde s'agite, pleure de joie, de soulagement, veut me toucher. Mais une seule question trotte dans mon esprit, et sort de ma bouche de petite fille de dix ans : « Onde e Papai ? »... Aucune réponse, tout le monde commence à pleurer. « Onde e Papai ? Onde e .. Papai ? » J'ai peur; les larmes ruisellent déjà sur mes petites joues, je n'arrive pas à me calmer, la dame habillée tout en blanc fait sortir ma maman & mes freres et soeur pour me donner un médicament pour m'apaiser, pour m'endormir.
Ces deux jours, le jour où tu nous a quitté et celui où on m'a annoncé que tu étais parti, resteront gravés à jamais. Ont suivis trop d'évenements papa que je n'ai pas voulu. Quitter notre île pour s'installer dans un pays où tout le monde te regarde comme une bête de foire parce que tu ne parles pas et ne comprends pas un mot de français. J'avais même pas envie de m'adapter, je voulais retourner là-bas, là ou j'ai laissé toute ma famille. Je suis fatiguée Papa, il est o1heure & demie du matin & j'ai eu une dure journée de travail, t'écrire tout ça m'a épuisé. Les larmes coulent encore, mais aujourd'hui se sont les larmes d'une jeune fille de dix-huit ans qui essaie de s'en sortir comme elle peut, avec ses cicatrices sur le coeur. Papai de tout là-haut j'espère que tu veilles sur moi, sur Clement, sur Fredoune. Mikael t'a rejoint il y a presque trois ans maintenant... Amo te Papai, sempre no meu coração ♥ 25.09.01
Rafaelle.